
La Petite Boîte Verte
Tour du monde des droits des femmes en 2023
Le projet « La petite boîte verte » est en cours et fait partie d’un projet collectif « Plurielles ». Je me suis associée avec la photographe Nathalie Le Roux et ai écrit les textes poétiques qui accompagnent chaque photo.
« Vous êtes importantes, devenez prioritaires » aux prémices de ce projet collectif, les mots de Gisèle Halimi. Nous nous les sommes appropriés et avons chacune cheminé autour de nos envies et de nos réflexions.
Vaste terrain de jeu et espace de liberté qui permet de mettre en lumière des femmes, des corps, des personnalités, des histoires et parfois même la grande histoire.
Vaste terrain de jeu et espace de liberté qui s’affranchit des techniques, mélange les arts et s’amuse du spontané autant que du studio organisé en intérieur ou en plein air.
Vaste terrain de jeu et espace de liberté qui joue avec la distance, l’intime et met en avant des femmes, de toutes personnalités, de tous styles face au monde parfois injuste et contraignant.
Nous sommes cinq photographes et une autrice, d’âges, de parcours et de sensibilités variées.
Le point commun à nos cinq démarches ? La liberté ! Liberté d’être, de faire, de parole, de créer, de penser, de jouer, de rire, de redevenir enfant. La liberté d’être tout et son contraire, de prendre sa place, sans se justifier, sans s’excuser.
Cette exposition faite de photographies et de textes offre des approches “Plurielles”. Cette diversité est assumée comme le refus d’être rangées dans des cases trop formatées.

Le bonnet et le sein
Pigeonner dans la soie
ou la résille à chevrons.
S’amplifier dans le lurex
ou le tulle à croisillons.
Se mouler dans la guipure
ou le polyamide vichy
Se galber dans le modal
ou le crêpe à plumetis
Dans certains pays, les femmes l’ont aboli
alors qu’ailleurs il est encore interdit.
Le soutien doit-il se gagner
à force d’armatures,
de balconnets,
de bretelles,
de coques
ou de corbeilles?
Agrafer / maintenir / comprimer / bander / dégrafer
Qui doit décider?
Est-ce le bonnet ou le sein?
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes de porter des soutien-gorges.

Eteindre la flamme
Afin de ne pas brusquer vos vagins,
afin de ne pas ébranler vos utérus,
afin de ne pas secouer vos ovaires,
afin de ne pas agiter vos seins,
afin de ne pas troubler vos systèmes reproductifs
afin de ne pas mettre en péril le taux de natalité,
et afin de protèger votre capacité à enfanter
et les valeurs traditionnelles de la famille,
il est décrété dans notre pays que,
vous,
les femmes,
vous ne serez pas pompiers.
Niet.
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes d’exercer le métier de pompier.

La selle
Ma selle et moi, on sillonne sans cesse.
On aime ça, tracer la route.
On s’entend bien et sentir
nos silhouettes s’imbriquer, humm…
on s’échappe, on s’enfuit aussi.
Mais, dans certains pays en sens interdit,
des serpents sifflent sur nos selles.
Ils soupçonnent des alliances dissimulées,
suspectes et lascives.
Une selle sous une femme,
messieurs, vous imaginez ?
Quelle lubricité !
Supprimons ces douces fantaisies !
Et nous voilà sans vitesses,
ni ravissement,
sidérées,
mais bien scellées.
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes de faire du vélo.

Libérer les geantes
Je ne suis qu’une petite chose.
Depuis longtemps, je suis polémique,
j’éveille des débats magnifiques.
Je n’ai pas toujours été rejetée,
j’ai caressé les cuisses des esclaves
et des soldats dans l’Antiquité.
Mes géantes étaient puissantes et velues.
J’ai lutté auprès de preux chevaliers.
Mes géantes étaient vives et massives.
Mais à la défaite française à Crécy, l’Église m’a dit :
« C’est ta faute ! ».
Cela m’a fait tellement rire
que j’ai eu envie de me raccourcir.
Dans les années 20,
j’ai glissé avec mes géantes artistiques
sur la glace comme en Arctique.
Et j’ai rebondi sur les courts
avec mes géantes sautillantes !
Plus tard, à Londres, Mary Quant m’a dit :
« Entrust me with the girls and fashion,
let’s unchain the giantesses to catch the bus ! »
J’ai répondu : « Yes my dear, of course! ».
Une Coco Chanel étriquée m’a reniée,
elle trouvait mes géantes indécentes.
Un Courrèges exalté m’a lancée,
mes géantes enfin exultées !
Les hommes qui m’interdisent dans certains pays,
oublient-ils que, de l’Histoire, je fais partie ?
Je ne suis qu’une petite chose
mais moi et mes géantes, mobiles et sans entraves,
on ne nous arrête pas.
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes de porter des mini-jupes.

La soif
Elles sont curieuses
et elles ont soif.
Elles aimeraient s’abreuver
d’une mer de connaissances.
Elles sont un fleuve,
aussi long que l’Amazone.
Elles aimeraient s’immerger
dans un océan de savoirs.
Leurs corps sont principalement composés d’eau,
comme leurs cerveaux.
Elles aimeraient étancher leur soif,
irriguer leurs esprits.
Mais, pour mieux les assécher,
on veut détourner ces liquides audacieux,
on veut contourner ces fluides courageux.
Oublie-t-on, dans ce pays,
que parfois certains cours d’eau
sortent de leur lit ?
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes d’aller à l’Université.

Voix lactées
Longtemps les femmes ont été paralysées,
elles avaient une sorte d’inhibition
des organes de l’appareil phonatoire,
une étrange absence de l’usage de la parole.
Les femme aphones.
Les voix perdues et fanées,
éteintes et effacées,
muselées.
Peu à peu, cette privation s’est levée.
Elles ont donné de la voix,
chanté leurs opinions,
elles ont voté.
Les petites voix enfin écoutées.
Elles ont voté pour, voté contre, haut et loin,
et leur chant s’est élevé dans la Voie lactée.
Les voix de Stentor.
De nos jours, dans un drôle de minuscule Etat,
aux bannières jaunes et blanches,
aux tons rouges et violets,
la bonne voie reste encore à dessiner.
Jusqu’en 2023, dans un pays du monde, une loi interdisait aux femmes de voter.

Nature impure
Camoufler nos boucles argentées,
masquer les promesses enivrées.
Escamoter nos rousses ondulations,
dissimuler les remous de la séduction.
Murer nos plumes d’acajou,
étouffer les vagues de désir fou.
Éclipser nos pailles tressées,
taire les envies du toucher.
Couvrir nos feuillages ébouriffés,
enfouir les fougueuses pensées.
Soustraire à la vue des hommes,
les tiges, les moelles, les cortex et les cuticules
de nos toisons,
annihiler toute forme de suggestion
et bannir toute forme de libération.
Pourtant, le mystère de nos chevelures,
impures et voilées,
n’attise-t-il pas la convoitise
d’un trésor de pirates trop bien caché?
En 2023, dans plusieurs pays, des lois interdisent aux femmes de sortir sans voile.

Ombres et lumières
Rose, noyau de datte, ricin et vermillon,
teinture de cochenille, coquelicot et plomb,
poudre de cinabre, blanc de céruse et amidon,
ocre, craie, carbonate et corail blanc,
suie, farine et safran.
Les Égyptiennes et les Palestiniennes
l’ont concocté il y a bien longtemps,
et d’autres hommes et femmes bien avant.
Je corrige, tu camoufles,
tu gommes, je sublime,
j’illumine, tu dessines,
tu fardes, je poudre,
je blushe, tu réhausses,
tu sculptes, je modèle,
j’unifie, tu matifies,
on se définit,
on se pare,
on s’accepte,
on se grime,
on s’exprime,
mon visage, ton visage,
ombres et lumières,
c’est un jeu
de tous les âges,
alors un jour…
Pourrait-on l’envisager comme on veut ?
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes de se maquiller.

La fille de l’air
Clic,
actionner la poignée
de la porte d’entrée.
Dans certains pays,
pour pouvoir sortir,
une femme mendie
une autorisation à son mari.
Informer en toute liberté,
pour rassurer,
ce n’est pas la même chose
que quémander
pour être surveillée.
Filer à l’anglaise ou
en douce,
se faire la belle,
prendre la tangente ou
la poudre d’escampette
c’est au féminin,
clac.
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes de sortir sans l’autorisation d’un tuteur masculin.

17 ans
C’était un bel amour,
total et fou.
On se découvrait,
on se chérissait,
on se révélait.
Pour le sexe, on apprenait.
Peu de connaissances, pas d’éducation.
On n’était pas finis,
pas construits.
Et un jour, on nous a dit : « Trop tard ».
Mais on a pensé : « Trop tôt ».
Alors on l’a effacé,
entre pleurs
et douleur.
On a préféré notre jeunesse,
libre et légère.
Dans certains pays,
finis ou pas,
on n’aurait pas eu ce choix.
Quelque part, dedans,
c’est un très bel enfant.
E. & F.
En 2023, dans plusieurs pays du monde, des lois interdisent aux femmes d’avorter.

Rugir de plaisir
Enfourcher le tigre
et faire rugir la bête,
bien sentir les vibrations
et vrombir au 7ème ciel,
monter à 1000 chevaux
et s’arracher à toute berzingue,
se prendre des paysages en pleine bielle
et se déhancher dans les virages.
Pourquoi pas les femmes ?
Pourquoi leur mettre des bâtons dans les roues ?
Serait-ce, dans certains pays, la crainte d’une concurrence déloyale ?
Un petit pétage de durite ?
Ou un léger retard à l’allumage ?
En 2023, dans un pays du monde, une loi interdit aux femmes d’enforucher une moto.
La petite boîte verte – vidéo
La poésie est un art oratoire, cette vidéo propose une lecture des textes de la Petite Boîte Verte par Elise Person et Nathalie Le Roux.